COMMENT DIRE*
Je fais difficilement la différence entre le réel et l’imaginaire, je n’ai pas les mots pour le dire, peut-être pas les images non plus, je cherche ; la répétition, peut-être, finit par creuser des traces, devenant langage reconnaissable par les autres, qui y ajouteront leurs traces, épaississant le trait, alourdissant le mot ; je n’ observe les traces que pour m’en écarter, la simple redite m’angoisse, j’ai besoin de voir, pas de comprendre ; les signes les plus simples, minuscules et universels sont mes seuls repères, mon seul vrai vocabulaire, ils sont restés sensibles, gardent quelque chose d’avant le langage, quelque chose du grand Tout indifférencié, innommé, irréductible, indicible ; je les trace, les dépose sur le papier, petits cailloux pour ne pas me perdre, ils sont mes cartes de voyages, mes errances ; les mots aussi sont des signes, parfois incompréhensibles pour moi, seulement signes de détresse et de solitude des hommes, c’est comme ça qu’ils me touchent.
Danielle Berthet
* (Samuel Beckett)
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TRAVAIL DU TEMPS
La clarté est une conquête. Tu dessines pour te faire au monde, l'apprendre par le détail, à voix basse.
C'est comme une nage entre abandon (à quoi bon ?) et obligation (tenir).
Tu ne peux créer sans la force du corps : mais que vois-tu d'abord ? A quel moment lâches-tu ce qui
échappe, que tu retenais et que tu suis ?
Tu libères ton travail du sujet, tu permets à ce que tu crées d'exister seul. Reprendre un sujet c'est
pour toi l'acceptation d'un certain désordre de la vie, l'acceptation du doute, de la dualité. D'où ta
navigation entre abstraction et figuration.
Tu graves entre abandon et tension, vol et chute. Tu sais laisser la place afin que l'œil évalue la
surface. Pudeur. Que faire du silence sinon du trait une action ?
Parfois le bistre bascule vers le gris - souffrance attiédie. Tu vas vers le monde, il te retourne. Travail
du temps.
Jean-Paul Gavard-Perret
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D. BERTHET : FIGURES, TRACES, STRATES...
Toute œuvre part d'une archéologie. Celle de D. Berthet plus qu'un autre. Puisqu'il s'agit d'abord de créer une sorte d'archive personnelle. Peu à peu l'œuvre s'est mise en marche, comme, d'abord, à son insu. Mais les dessins ne font plus étalage d'un souvenir, ils ne se vouent pas au culte de la commémoration: l’artiste cherche à saisir un temps qui nous dépasse...
Les plis et replis de la terre sont pris au piège : tantôt les veines sont les replis de matière qui entourent les vivants pris dans la masse, tantôt les veines sont les idées innées dans l’âme, comme les figures pliées ou les statues africaines. D.. Berthet donne à travers ses œuvres différentes formes du sentiment d’exister et elle peuple le no man’s land de la mémoire selon un ordre affectif ou émotionnel.
L'œuvre constitue aussi le catalogue de la mémoire. L’artiste aixoise y répertorie les moments vitaux au sein d'une topographie intime mais sans aucun effet d'exhibition. Une telle recherche devient une carte en relief du sensible. C'est pourquoi à la manière du géologue qui découvre dans les couches minérales empreintes et fossiles et les strates successives, D. Berthet exhume les totems d'un mystère tellurique plus même qu'érotique en un écart qui permet non de toucher à son intimité, mais à celle du monde. Chez l'artiste Éros rode mais Thanatos n'est jamais loin au sein d'archéologies et d'incarnations. Il y a encore lutte entre ces deux pôles sans que soit résolue la double question cruciale : Cette lutte, au nom de qui? au nom de quoi ?
Jean-Paul Gavard-Perret
DANIELLE BERTHET : DES HISTOIRES VRAIES QUI N’EXISTENT PAS
Plus que les effacements et les ratures, parler de ce qui reste, parler des griffures jouant sur la finesse et la pauvreté, jouant sur l’effacement même de la couleur : car par son art premier Danielle Berthet prend par revers la figuration.
L’œuvre tire son originalité du terrain peu exploité de ses techniques de présentation, de ‘sous représentation ’, volontairement appauvries afin d’ouvrir aux résonances poétiques…
D’un tel travail émerge la qualité visuelle d’une conscience à l’orée du songe qui fait vibrer ce qui reste de couleur, de lumière et de trait… on touche à une sorte d’intensité d’un moment qui précède l’aurore du langage. L’œuvre reste donc un mystère qui raconte en termes basiques, comme tremblés, comme échappés à la main, des histoires vraies qui n’existent pas, des rêves lointains qui nous traversent parfois…
Hors provocation, Danielle Berthet crée une œuvre à la fois mûrement réfléchie et irrépressible qui entraîne un de ces ‘pas au-delà’ demandé par Blanchot à l’art : ce qui semble alors le plus primitif constitue la preuve qu’aucun rêve ne finit…
Oui il ne reste que des traces mais qui nous parlent car nous sommes comme enfermés dans leur tremblement. La poésie de Danielle Berthet est toute ici : en un univers jamais camphré tout en rudesse et nudité, un univers habité d’une profonde peur salubre de la mort et d’amour de la vie. L’artiste ouvre en conséquence à l’intimité touchante comme d’ailleurs à la raillerie profonde de notre monde puisqu’elle le traite par l’absence, par le mépris. Rien donc n’est plus dense que cette œuvre ‘pauvre’ (ne pas parler pour autant d’arte povera mais son contraire tant le peintre croit en la matérialité de son art).
Jean-Paul Gavard-Perret (extraits)
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A SUIVRE…
Danielle BERTHET élabore patiemment une œuvre graphique et picturale de qualité. Son travail s’exprime dans la durée : des formes tracées d’où surgissent les réminiscences d’Afrique ou d’Asie, des couleurs délicatement posées sur la toile et le papier d’où apparaissent la finesse du jour qui commence et le glissement de la nuit dans nos rêves.
Le jeu des pigments est indéfini, illimité, fascinant, l’artiste pourrait s’y perdre, c’est pourquoi Danielle Berthet agit lentement, pour construire son œuvre à la mesure du temps : elle maîtrise son geste, structure les formes et équilibre les couleurs de la manière la plus attentive aux variations du temps ; qu’on n’attende pas chez elle le relâchement, le laisser-aller que d’aucuns confondraient vite avec le talent. Son talent à elle est d’aller à son gré et son œuvre, inquiète, mais constante, se construit sous nos regards attentifs…
D. Weiss, galerie d’art contemporain Bagatelle
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FACE AUX ABIMES EN FEERIES FORAINES
Disons pour faire simple, que l’être se laisse perdre en vos séries de lignes infimes ou plus prononcées jusqu’à l’épuisement comme si vous-même vous luttiez contre certaines addictions en provoquant un partage, un brisement ou plutôt des césures par les divers outils de différents type de « gravures » qui ne recèlent rien de schizophrénique mais qui sont les signes d’une liberté. Dans la désagrégation de morceaux de matière, dans sa disjonction propre à votre geste et à votre technique vous savez ouvrir afin que moi-même - en temps que voyeur – je me fende par ces instillations.
Il y a dans vos lithographies et vos pointes sèches ordre et désordre, on entre dans la faille et la présence. Fente, fête du silence que l’écriture ne comblera jamais mais qu’à votre manière vous remplissez…
Pour vous la douceur et la sécheresse de la taille que vous multipliez n’est plus un aveu qui coûte à dire, au contraire : elle reste plus ancienne que les mots qu’elle affecte par une sorte d’effraction comme si avant le Verbe il y a toujours eu l’Image. Ce n’est donc pas seulement une pensée qui me porte vers vous, qui me force à parler de votre travail. Pris dans vos lignes originelles et à travers vos séries je suis – au sein de l’engourdissement d’un demi -sommeil qui me prend – en votre pays intérieur ignoré mais comme perçu, un pays antérieur à la conscience, une contrée incertaine qui précède toute action dans nos rêves et nos vies. Par ce que vous donnez à voir, un autre monde se dessine : une Afrique dégagée de tout son exotisme mais dont le flux persiste et ne se disperse pas. Au sein du mouvement que vous créez suivant divers axes ou rotondités surgit l’unité secrète, absolue. Je ne peux rien faire que de me laisser glisser de fragments en fragments de ce que vous laissez voir, échapper. Je m’en remets à vos images, jusqu’à ce point limite où surgit ce vertige noir et lumineux. Par vos aveux vous rapprochez l’être de ce qu’il reste lorsqu’il touche à la lisière brouillée de la pensée. Quelle autre ressource que de se laisser aller ? Au sein de ce retrait – puisqu’en un certain sens la gravure est retrait – vous me rendez la parole, vous rendez la parole existante. Je suis ainsi vos traces en ce fleuve de lignes, cette crue de signes comme presque effacés pour appeler au silence. Que dire de plus sinon que, malgré le vide que votre travail engage, surgit lever d’espérance : on s’abandonne à vos lithographies afin de toucher le troublant laisser être au monde…
Jean-Paul Gavard-Perret
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JEAN-PAUL GAVARD-PERRET
Pour D Berthet
Je ne sais d’où vous vient la faculté de créer mais sachez qu’il y a en vous par ce que vous découvrez (on sait bien que la peinture ne couvre pas sinon elle n’est rien) quelque chose qui ressemble à la vérité. Votre chemin tourne autour d’une sorte de miroir que vous pénétrez face à la grande illusion qu’est le réel. Le sentiment mystérieux de toute conscience et du néant inconcevable s’ajoute à l’étrangeté de votre univers paradoxal où l’être qui surgit s’enfonce dans un monde plastique qu’il ne connait pas mais où, comme vos « personnages » il se tient, il tient. Votre travail est là pour témoigner que chaque chose prend, dans ce que vous en faites, une puissance qui défie le réel) la fois par les couleurs (votre bleu par exemple échappe à la nature) et vos espaces géométriques qui défient tant l’abstraction que la figuration. Tout ce que votre imagination peut concevoir et ce que votre art exprime, c’est le mystère incessant de l’apparition. Votre recherche en son exigence et sa fidélité à une sorte de conduite forcée défie ainsi l’absurde : à terme vous pouvez envisager un but ultime, une fin, un achèvement (sans cesse reculé) car si la vérité est de ce monde pourquoi ne vous appartiendrait- elle pas ? Votre œuvre devient le moyen par lequel vous articulez les principes qui animent le cosmos à partir de l’élémentaire l’élément terre qui chez vous est sans cesse soulevé) sans souci de logique ou de raison afin de produire (et non reproduire) les pensées les plus inaccessibles qui sans la visibilité que vous leur donnez resteraient lettres mortes. Vous êtes de mais non dans la terre (comme le sont par exemples les bonshommes de Giaccometti, être filiformes mais aux pieds immenses et englués au magma dont ils ne peuvent s’extraire) mais pas face contre terre car vous n’oubliez jamais de relever la tête en cultivant en vous la part de folie (au sens ou l’entendait Artaud et non ses thérapeutes qui l’ont réduit au rang de suicidé de la société) pour nous projeter vers une sorte de légèreté complexe… Quelques projets de « capture » au sein de vos peintures et vous voilà partie pour un long voyage à l’épreuve du temps. Je vous souhaite de ne jamais perdre pied (sinon ceux des statues humaines du sculpteur plus haut cité). Vos images sont celles de la vie en marche même si le chemin reste périlleux. Alors comme je vous envie, vous possédez un corps et l’existence pour durer par ses gestes. Vous gardez cette force immense que vous interposez entre vous et le monde, vous relevant sans cesse des états larvaires de la mélancolie. Face à votre travail je hais mes mots (parce qu’ils sont faibles et inachevés) comme parfois je me hais : il faudrait extirper les convulsions d’angoisse. I l me faudrait un grand courant d’air : celui qui s’élève de votre travail. Face à lui écrire est devenu insignifiant. Je voudrais me taire. Je suis fils de l’ombre. Vous demeurez la fille de la lumière dont vous extirpez le testament de l’ombre. Ainsi contre la subsistance du passé il y a votre lutte, la vie contre la mort que l’on se donne ou qui nous est donnée. Bref l’espoir d’un avenir même si, tous frères et sœurs d’assassins, nous devons tout au néant.
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DANIELLE BERTHET ET LE SUSPENS
par Jean-Paul Gavard-Perret
dans Arts-Up, galerie d’art virtuelle :